Milan Kundera, L’insoutenable légèreté de l’être
Ed. Gallimard, trad. François Kérel.
Troisième partie — Les mots incompris
1
[…]
« Dans une dizaine de jour, si tu n’es pas contre, on pourrait aller à Palerme, dit-il.
— Je préfère Genève. » Debout devant son chevalet, elle examinait une toile inachevée.
Franz tenta de plaisanter : « Comment peut-on vivre sans connaître Palerme ?
— Je connais Palerme, dit-elle.
— Quoi ? demanda-t-il d’un ton presque jaloux.
— Une amie m’a envoyé une carte postale de là-bas. Je l’ai collée avec du scotch dans les waters. Tu ne l’as pas remarquée ? »
Puis elle ajouta : « écoute l’histoire d’un poète du début du siècle. Il était très vieux et son secrétaire lui faisait faire sa promenade. Un jour, il lui dit : « Levez la tête, Maître, et regardez ! Voilà le premier aéroplane qui passe au-dessus de la ville ! — Je peux l’imaginer », répliqua le Maître à son secrétaire, sans lever les yeux. Eh bien ! vois-tu, moi aussi, je peux m’imaginer Palerme. Il y aura les mêmes hôtels et les mêmes voitures que dans toutes les villes. Au moins, dans mon atelier, les tableaux sont toujours différents.
3
LA MUSIQUE
— Tu n’aimes pas la musique ? demanda Franz.
— Non », dit Sabina. Puis elle ajoute : « Peut-être que si je vivais à une autre époque… » et elle pense à l’époque de Jean-Sébastien Bach où la musique ressemblait à une rose épanouie sur l’immense plaine neigeuse du silence.
Le bruit sous le masque de la musique la poursuit depuis qu’elle est toute jeune. Quand elle était étudiante aux Beaux-Arts, elle devait passer des vacances entières au Chantier de la Jeunesse, comme on disait alors. Les jeunes étaient logés dans des baraquements collectifs et travaillaient à la construction de haut-fourneaux. De cinq heure du matin à neuf heures du soir les haut-parleurs crachaient une musique hurlante. Elle avait envie de pleurer, mais la musique était gaie et on ne pouvait y échapper nulle part, ni aux waters ni au lit sous la couverture, il y avait des haut-parleurs partout. La musique était comme une meute de chiens lâchés sur elle.
Elle pensait alors que l’univers communiste était le seul où régnait cette barbarie de la musique. À l’étranger, elle constate que la transformation de la musique en bruit est un processus planétaire qui fait entrer l’humanité dans la phase historique de la laideur totale. Le caractère total de la laideur s’est d’abord manifesté par l’omniprésente laideur acoustique : les voitures, les motos, les guitares électriques, les marteaux piqueur, les haut-parleurs, les sirènes. L’omniprésence de la laideur visuelle ne tardera pas à suivre.
Ils dînèrent, ils montèrent dans leur chambre, firent l’amour. Puis les idées commencèrent à se brouiller dans la tête de Franz sur le seuil du sommeil. Il se rappelait la musique bruyante du restaurant et se disait : « Le bruit a un avantage. On ne peut pas y entendre les mots. » Depuis sa jeunesse, il ne faisait que parler, écrire, donner des cours, inventer des phrases, chercher des formules, les corriger, de sorte qu’à la fin aucun des mots n’était plus exact, que leur sens s’estompait, qu’ils perdaient leur contenu et qu’il n’en restait que des miettes, des vannures, de la poussière, du sable qui flottait dans son cerveau, qui lui donnait la migraine, qui était son insomnie, sa maladie. Et il eut alors envie, confusément et irrésistiblement, d’une musique immense, d’un bruit absolu, d’un bel et joyeux vacarme qui embrasserait, inonderait, étoufferait toute chose, où sombreraient à jamais la douleur, la vanité, l’insignifiance des mots. La musique c’est la négation des phrases, la musique c’est l’anti-mot ! Il avait envie de rester avec Sabina pour une longue étreinte, de se taire, de ne plus prononcer une seule phrase et de laisser la jouissance confluer avec la clameur orgiaque de la musique. Dans ce bienheureux vacarme imaginaire, il s’endormit.
10
Après quatre ans passés à Genève, Sabina habitait Paris et ne parvenait pas à se remettre de sa mélancolie. Si on lui avait demandé ce qui lui était arrivé, elle n’aurait pas trouvé de mots pour le dire.
Le drame d’une vie peut toujours être exprimé par la métaphore de la pesanteur. On dit qu’un fardeau nous est tombé sur les épaules. On porte ce fardeau, on le supporte ou on ne le supporte pas, on lutte avec lui, on perd ou on gagne. Mais au juste, qu’était-il arrivé à Sabina ? Rien. Elle avait quitté un homme parce qu’elle voulait le quitter. L’avait-il poursuivie après cela ? Avait-il cherché à se venger ? Non. Son drame n’était pas le drame de la pesanteur, mais de la légèreté. Ce qui s’était abattu sur elle, ce n’était pas un fardeau, mais l’insoutenable légèreté de l’être.
Jusqu’ici, les instants de trahison l’exaltaient et l’emplissaient de joie à l’idée qu’une nouvelle route s’ouvrait devant elle et, au bout, encore une autre aventure de trahison. Mais qu’allait-il se passer, si le voyage se terminait ? On peut trahir des parents, un époux, un amour, une patrie, mais que restera-t-il à trahir quand il n’y aura plus ni parents, ni mari, ni amour, ni patrie ?
Sabina sentait le vide autour d’elle. Et si ce vide était précisément le but de toutes ses trahisons ?
Jusqu’ici, elle n’en avait évidemment pas conscience, et c’est compréhensible : le but que l’on poursuit est toujours voilé. Une jeune fille qui a envie de se marier a envie d’une chose qui lui est tout à fait inconnue. Le jeune homme qui court après la gloire n’a aucune idée de ce qu’est la gloire. Ce qui donne un sens à notre conduite nous est totalement inconnu. Sabina aussi ignore quel but se cache derrière son désir de trahir. L’insoutenable légèreté de l’être, est-ce cela le but ? Depuis son départ de Genève, elle s’en est beaucoup rapprochée.
Sixième partie — La grande marche
5
[…]
Si, récemment encore, dans les livres, le mot merde était remplacé par des pointillés, ce n’était pas pour des raisons morales. On ne va tout de même pas prétendre que la merde est immorale ! Le désaccord avec la merde est métaphysique. L’instant de la défécation est la preuve quotidienne du caractère inacceptable de la Création. De deux choses l’une : ou bien la merde est acceptable (alors ne vous enfermez pas à clé dans les waters!), ou bien la manière dont on nous a créés est inadmissible.
Il s’ensuit que l’accord catégorique avec l’être a pour idéal esthétique un monde où la merde est niée et où chacun se comporte comme si elle n’existait pas. Cet idéal esthétique s’appelle le kitsch.
C’est un mot allemand qui est apparu au milieu du XIXe siècle sentimental et qui s’est ensuite répandu dans toutes les langues. Mais l’utilisation fréquente qui en est faite a gommé sa valeur métaphysique originelle, à savoir : le kitsch, par essence, est la négation absolue de la merde ; au sens littéral comme au sens figuré : le kitsch exclut de son champ de vision tout ce que l’existence humaine a d’essentiellement inacceptable.
8
[…]
Comment ce sénateur pouvait-il savoir que les enfants signifiaient le bonheur ? Lisait-il dans leur âme ? Et si, à peine sortis de son champ de vision, trois d’entre eux s’étaient jetés sur le quatrième et s’étaient mis à le rosser ?
Le sénateur n’avait qu’un argument en faveur de son affirmation : sa sensibilité. Lorsque le cœur a parlé, il n’est pas convenable que la raison élève des objections. Au royaume du kitsch s’exerce la dictature du cœur.
Il faut évidemment que les sentiments suscités par le kitsch puissent être partagés par le plus grand nombre. Aussi le kitsch n’a-t-il que faire de l’insolite ; il fait appel à des images clés profondément ancrées dans la mémoire des hommes : la fille ingrate, le père abandonné, des gosses courant sur une pelouse, la patrie trahie, le souvenir du premier amour.
Le kitsch fait naître coup sur coup deux larmes d’émotion. La première larme dit : Comme c’est beau, des gosses courant sur une pelouse !
La deuxième larme dit : Comme c’est beau, d’être ému avec toute l’humanité à la vue de gosses courant sur une pelouse !
Seule cette deuxième larme fait que le kitsch est le kitsch.
La fraternité de tous les hommes ne pourra être fondée que sur le kitsch.